La solitude

Je suis la solitude, j’ai crû comme une herbe folle,

Dans les creux et les failles du cœur des hommes;

Noire aux reflets grisâtres, dans la poussière molle,

Croissant aussi sûrement qu’un fibrome.
*

Je vis dans l’ombre de Dieu, dans les choeurs plaintifs

Des ascètes et dans les vers tristes des poètes,

Qui dans un souffle brûlant et maladif 

Appellent le Pardon en des prières muettes. 
*
Je veille avec Benoît-Joseph Labre sur ceux

Que le Monde jette en bas des rues et des ponts,

Ceux qui fêtent la Pâques seuls et malchanceux

Contre l’asphalte noire et chaude du démon.

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Le fossoyeur des lys las

D’après Serge Gainsbourg
J’suis l’fossoyeur des lys las

Le gars qu’on croise et qu’on n’remarque pas

Ya peu d’soleil au cim’tière

Drôle de croisière

Pour tuer l’ennui j’ai dans ma veste des extraits de l’Evangile
*
Et dans c’bouquin ya écrit

Qu’y fait bon vivre au Paradis

Pendant c’temps que je fais l’zouave

Au fond d’la cave

Paraît qu’y a pas d’sot métier 

Moi j’fais des trous d’endeuillé

*

J’fais des trous, des p’tits trous encore des p’tits trous

J’fais des trous, des p’tits trous, toujours des p’tits trous.

Des trous d’seconde classe, des trous d’première classe 

J’fais des trous, des p’tits trous encore des p’tits trous

J’fais des trous, des p’tits trous, toujours des p’tits trous.

Des petits trous, des petits trous, des petits trous…

*

J’suis l’fossoyeur des lys las

Madame Lefebvre ? Rangée treize rangée vingt trois,

J’en ai marre, j’en ai ma claque

De ce cloaque

J’voudrais jouer les filles de l’air,

Et laisser ma pelle au vestiaire

Un jour viendra j’en suis sûr

Où j’pourrai m’évader dans la Nature

J’partirai sur la grand route 

Et coûte que coûte 

Et si pour moi il n’est plus temps

J’deviendrai mon propr’ client !

*

J’fais des trous, des p’tits trous encore des p’tits trous

J’fais des trous, des p’tits trous, toujours des p’tits trous.

Ya d’quoi d’venir dingue

De quoi t’prendre un flingue

S’faire un p’tit trou, un dernier p’tit trou et m’mettra dans un grand trou et j’n’entendrai plus jamais parler d’trou !

Orage

Je ne connais pas de spectacle plus furieux,

De tragédie, d’opéra plus majestueux

Que ces soirs lourds et inquiétants où naît l’orage,

Cette terrifiante, jupiterienne rage.

*

Là est mon vrai bonheur, de voir le ciel barré

De cette foudre impériale, ce sceptre cendré,

Entendre les chevaux s’échapper de l’enfer

Pour piétiner les nuages sous le tonnerre. 

*

Ah ! Que la Nature est belle en sa joie puissante,

Et ténébreuse, quand ses lueurs éblouissantes

Font de la nuit un jour plus brillant que l’aurore,

Dans un rugissement à relever les morts !

Le chant des étoiles

Viens mon amie, et assieds-toi auprès de moi,

Tous les deux nus et frissonnants dans le soir,

Les yeux bien écarquillés vers le grand noir,

Je vais te faire oublier tes craintes, tes émois.

*

Ferme les yeux, elles sont tout autour de nous,

Ces bienveillantes quoique lointaines bougies

Qui guident nos cœurs par les affres de la vie rougis;

Ecoute le chant des étoiles, dans nos burnous.

*

Entends les voix des chérubins et des séraphins,

A travers leur pâle radiance qui pénètre tes os,

Et perçois le son d’un violon, tout fin

*

Venu des Cieux pour chasser du monde les fléaux;

Ah, que j’aime à sentir les paisibles serpents bruns

De tes cheveux sur moi et ton visage ivoirin.

Soupirs

Elle a l’odeur des regrets et des amours avortées,

Des soupirs et des gémissements étouffés ;

Sa lune plus superbe que n’importe quel marbre

Qui dort sous de grands arbres;
*
Ses bras enlacent, embrassent le Léthé verdâtre,

De son téton brunâtre

À son ventre opalin, coulant jusqu’à ses rêves,

Moites de sa sève.

Horde du Samsara

C’est une marée d’écume infinie et pâle

Qui se noie dans l’or rougeoyant de l’horizon

Ce sont les rêves brisés et bulles de savon

Qui nous jettent à la face la réponse fatale.
*
Et qui sait quand retentiront les tambours jaunes

Des steppes froides, les cloches pleines de poussière,

Qui appelleront des tombes de sable et de pierre

Le Baron fou sur son cheval plus haut qu’un trône.
*
Et qui sait si nos rêves rouges et nos prières,

De batailles et d’ascèse sur les pics déchirés

Seront accomplis par Buddha au Paradis Perlé,

Ou si nous mourront anonymes dans le désert ?
*
Et qui sait si nous ne tuerons pas le tigre,

Furieux et ivres, Kalkî ouvrant notre chemin

Du feu du châtiment; c’est assez de “demain !”

Ce soir la horde brûle ce monde trop triste !

Du haut des cimes

Garder en mon coeur sec et pierreux

La bile des morts qui rampent et geignent

Sur les bords du Léthé nauséeux,

Tourner entre mes doigts mes yeux ternes.
*

Conserver un masque terrifiant

Comme les Dieux d’Inde et de Nippon

Qui parlent du karma froidement

Du haut des cimes et des ponts.

*

Méditer plutôt qu’être séduit

Par les bulles de savon du Monde

Dormir, ou mourir à l’envi,

 Mais ne pas céder à l’immonde.

Chat

Chat, ombre silencieuse glissant le long des corridors,

J’aime tant les reflets de tes grands yeux où brille l’or

Venu de Cappadoce, de Perse et de Palestine,

J’aime la suavité de tes caresses félines,

 *

Qui réchauffent au cœur de la nuit ma morne carcasse,

Car je sais que tes yeux ambrés sont la porte où les âmes passent.

Ô toi le plus grand des psychopompes, qui dort dans les salons,

Traînant son orgueil entre chaussures et pantalons!

 *

Pourfendeur de peste, mon amant des phantasmes muets,

De quel dieu païen et fou as tu donc émergé?

Déchirant mes ivres égarements de tes griffes,

Et déverrouillant les sceaux sacrés et les vieux glyphes ?

Désir

Je te désire comme Icare le soleil

Avecque une ardeur à m’en brûler les ailes
Et à rejoindre les abysses nauséeuses
Où gisent endormies des puissances silencieuses.

*
J’aime les charbons de tes yeux, fous fallots
Et ta taille menue sous ma main timide;
J’aime également tes baisers doux et humides,
Et sous ta robe noire tes mollets pâlots.
*

Sens dessus dessous, et sans dessus ni dessous,
Voilà mes rêves de brume molle, où tu erres
D’un pas léger et sourde à toutes les prières
Des dévots aveuglés, silencieux et saouls.